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Stoïque

Pensées · Livre XI

Pensées, XI, 18

Chapitre 18 du livre XI des Pensées. D’abord le passage tel que Stoïque le donne, modernisé d’après les éditions créditées sous la carte ; puis le chapitre entier, mot pour mot, dans l’édition Couat, 1904 et dans celle de Barthélemy-Saint-Hilaire, 1876 ; enfin le même chapitre en anglais.

Le passage dans l’app

Considère que la colère et le chagrin que ces actes provoquent nous pèsent bien plus que les actes eux-mêmes.

— MARC AURÈLE · PENSÉES, XI, 18

D’après Couat, 1904 — modernisé.

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PenséesXI·18

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Le chapitre entier dans l’édition Couat, 1904

Et d’abord, je dois considérer quel rapport m’unit aux hommes ; comment nous sommes nés les uns pour les autres ; puis, à un autre point de vue, comment je suis né pour leur commander, de même que le bélier ou le taureau commande à son troupeau. Remonte plus haut et pars de ceci : si l’univers n’est pas fait d’atomes, c’est la nature qui gouverne tout ; dans ce cas, les êtres inférieurs ont été créés pour les supérieurs, et ceux-ci les uns pour les autres.

Deuxièmement, considérer ce que sont les hommes, à table, dans leur lit, et ainsi de suite ; — principalement, à quelles nécessités leurs principes les assujettissent, et tout ce qu’ils font, avec quel orgueil ils le font.

Troisièmement, si les hommes agissent ainsi avec raison, il ne faut pas s’indigner ; si ce n’est point avec raison, c’est évidemment malgré eux et par ignorance. C’est malgré elle, en effet, que toute âme est privée tant de la vérité que du pouvoir d’attribuer à chaque chose sa vraie valeur. Voilà pourquoi ils s’indignent qu’on les appelle injustes, ingrats, cupides, bref, coupables à l’égard de leur prochain.

Quatrièmement, considère que tu es coupable toi-même et que tu es un homme pareil à eux; si tu t’abstiens de quelques-unes de leurs fautes, tu n’en as pas moins l’aptitude à les commettre, bien que tu les évites par lâcheté, par vanité ou par l’effet de quelque vice semblable.

Cinquièmement, tu ne sais pas même exactement s’ils sont coupables, car on agit souvent par ménagement. Enfin, il faut s’être d’abord beaucoup informé avant de se prononcer en connaissance de cause sur les actes d’autrui.

Sixièmement, quand tu te laisses aller à l’indignation ou à l’impatience, réfléchis que la vie de l’homme a une durée imperceptible et que bientôt nous sommes tous étendus dans le tombeau.

Septièmement, leurs actions ne nous tourmentent pas ; elles n’existent que dans leurs âmes ; ce sont nos jugements sur elles qui nous tourmentent. Supprime-les donc ; aie la volonté de renoncer à juger qu’elles soient un mal pour toi, et ta colère a disparu. Comment donc supprimer ton jugement ? En réfléchissant qu’il n’y a là aucune honte pour toi. En effet, s’il y avait d’autre mal que ce qui est honteux, tu commettrais nécessairement toi-même beaucoup de crimes, tu deviendrais un brigand, un homme capable de tout.

Huitièmement, considère que la colère et le chagrin que nous font éprouver leurs actions sont bien plus pénibles pour nous que les actions mêmes qui nous irritent ou nous chagrinent.

Neuvièmement, que la bienveillance est invincible si elle est sincère, si elle n’est pas une hypocrisie, une grimace. Que pourrait te faire l’homme le plus insolent du monde si tu persistes à le traiter avec bienveillance, si, à l’occasion et à loisir, tu l’exhortes doucement et lui fais la leçon en profitant de la circonstance même où il cherche à te faire du mal ? « Non, mon enfant ; nous sommes nés pour autre chose. Ce n’est pas à moi que tu peux nuire, tu ne nuis qu’à toi-même, mon enfant. » Montre-lui clairement, par une considération générale, que telle est la règle : ni les abeilles n’agissent comme lui les unes envers les autres, ni les animaux qui vivent en troupeaux. Parle-lui sans ironie et sans reproche, mais avec tendresse, d’une âme qui ne soit point ulcérée ; ne parle pas non plus comme à l’école, ni pour être admiré par l’assistance, mais comme s’il était seul, même quand il y aurait quelques témoins.

Retiens ces neuf commandements essentiels comme des présents que tu aurais reçus des Muses ; commence, enfin, pendant que tu vis, à être un homme. Il faut se garder, d’ailleurs, de les flatter aussi bien que de s’irriter contre eux ; dans les deux cas, on agit contrairement au bien de la société et on est conduit à faire du mal. Dans tes accès de colère, rappelle-toi qu’il n’est pas digne d’un homme de s’emporter ; la douceur et le calme sont des vertus à la fois plus humaines et plus viriles. C’est celui qui les possède qui a réellement de l’énergie, de la vigueur et du courage ; non celui qui s’indigne et qui s’impatiente. On a d’autant plus de force qu’on est plus impassible. La colère est, comme le chagrin, un signe de faiblesse. Dans les deux cas, on est blessé et l’on capitule.

Si tu le veux, reçois encore un dixième présent du Musagète. Demander que les méchants ne fassent point de mal est une folie ; c’est demander l’impossible. Mais leur permettre d’être méchants pour les autres et vouloir qu’ils ne le soient pas pour nous, c’est de la déraison et de la tyrannie.

Auguste Couat, 1904 · XI, 18

Source : Wikisource · corpus/sources/fr/marcus-aurelius-pensees-couat-1904/livre-11.txt, l. 83

Le chapitre entier dans l’édition Barthélemy-Saint-Hilaire, 1876

Premièrement. Quelle est ma position à l’égard des autres hommes ? Nous sommes faits certainement les uns pour les autres ; mais, sous un autre rapport, je suis né pour être à leur tête, comme le bélier est à la tête des moutons, et le taureau à la tête de son troupeau. Pars encore de ce principe plus élevé que, si ce ne sont pas les atomes qui gouvernent l’univers, c’est la nature ; ce principe admis, il en résulte que les êtres inférieurs sont faits pour les êtres supérieurs, et que ces derniers sont faits réciproquement les uns pour les autres.

Secondement. Examine ce que sont les hommes dans tous les détails de la vie, à table, au lit, etc. Rends-toi compte surtout des nécessités que leur imposent certaines idées, et vois avec quel orgueil ils font tout cela.

Troisièmement. Dis-toi toujours que, si les hommes se conduisent bien, il n’y a point apparemment à leur en vouloir, et que, s’ils se conduisent mal, il est clair qu’ils le font sans intention et par pure ignorance ; car, de même qu’il n’est pas une âme qui se prive de la vérité autrement que contre son propre gré, de même il n’en est pas non plus qui se prive volontairement de traiter chacun selon son mérite. C’est là ce qui fait que les gens se révoltent quand on les traite d’injustes, d’ingrats, d’avares, en un mot, quand on leur reproche quelque méfait à l’égard de leur prochain.

Quatrièmement. Il faut bien t’avouer aussi que tu n’as pas laissé de commettre personnellement des fautes nombreuses ; que, sous ce rapport, tu ressembles au reste des hommes, et que, si tu évites des fautes d’un certain genre, tu n’en as pas moins la disposition qui les fait commettre, ne t’abstenant souvent de délits pareils que par lâcheté, par crainte de l’opinion, ou par suite de toute autre faiblesse qui ne vaut pas mieux.

Cinquièmement. Tu ne sais même pas très-précisément si les gens sont en faute ; car il y a une foule d’actes qui se font par de très-bons motifs ; et, en général, on doit prendre bien des informations avant de pouvoir rien dire de fondé sur la conduite des autres.

Sixièmement. Te répéter, quand tu ressens une colère ou une souffrance trop vive, que la vie de l’homme ne dure qu’un instant, et que, dans quelques jours, nous serons tous dans la tombe.

Septièmement. Que ce ne sont pas, à vrai dire, les actes des hommes qui nous choquent, puisque ces actes ne sont réellement que dans leur esprit, mais que, ce qui nous émeut, ce sont les idées que le nôtre s’en fait. Supprime donc ces idées ; veuille effacer le jugement qui attachait tant de gravité à la chose dont tu te plains ; et, du même coup, voilà ta colère partie. Mais comment supprimer cette idée ? En te disant, après réflexion, qu’il n’y a pas là pour toi la moindre honte ; et que, s’il y avait autre chose que le mal de honteux dans le monde, tu aurais nécessairement commis toi-même bien des crimes, et que tu serais une sorte de brigand, couvert de tous les méfaits.

Huitièmement. Combien les emportements et la douleur que nous ressentons à l’occasion de ces actes sont plus pénibles que ne le sont ces actes eux-mêmes, qui nous causent tant de dépit et tant de peine.

Neuvièmement. Que la bonté est chose invincible, pourvu qu’elle soit réelle, et qu’elle ne soit ni fardée ni fausse. Que peut faire le plus violent des hommes, si tu conserves toute ta bonté à son égard ; si, dans l’occasion, tu l’avertis doucement, et, qu’au moment même où il essaie de te faire du mal, tu lui adresses sans te fâcher cette leçon : « Ne fais pas cela, mon ami ; la nature veut de nous tout autre chose. Ce n’est point à moi que tu feras tort ; c’est à toi seul, mon ami ? » Puis, montre-lui, par une comparaison frappante et toute générale, qu’il en est bien comme tu le dis, et que les animaux mêmes qui vivent en société, comme les abeilles, ne font pas ce qu’il se permet. En lui donnant ce conseil, n’aie dans ton cœur aucun sentiment d’ironie ou d’insulte ; agis avec une affection véritable et sans la moindre rancune, sans prendre le ton d’un pédagogue à l’école, et sans chercher à briller aux yeux des assistants ; mais ne parle qu’à lui seul, lors même que d’autres personnes seraient présentes à l’explication.

N’oublie jamais ces neuf points essentiels ; regarde-les comme autant de présents des Muses. Commence enfin à être homme, et reste-le jusqu’à la fin de tes jours. Mais si tu te gardes de t’emporter contre tes semblables, aie un soin égal de ne pas les flatter. Ces défauts sont tous les deux contraires au bien de la communauté, et aussi nuisibles l’un que l’autre. Quand on va se mettre en colère, il faut se dire que l’emportement n’est pas digne d’un homme, et que la douceur et la bonté, de même qu’elles sont plus humaines, sont en même temps plus viriles ; que ce sont elles qui témoignent de la force, de la vigueur et du courage, et que ce ne sont pas du tout la colère et la mauvaise humeur ; car, plus l’attitude se rapproche de l’impassibilité, plus elle se rapproche aussi de la force. Si la douleur est un signe de faiblesse, la colère en est un signe non moins certain. Dans les deux cas, on est blessé et l’on se rend à l’ennemi.

Si tu le veux bien, reçois, de la main du chef des Muses, un dixième présent que voici : C’est que prétendre empêcher le mal que font les méchants est une folie, car c’est désirer l’impossible. Mais leur concéder de faire du mal aux autres, et prétendre qu’ils ne vous en feront pas à vous-même, c’est un acte déraisonnable qui ne va qu’à un tyran.

Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, 1876 · XI, 18

Source : Wikisource · corpus/sources/fr/marcus-aurelius-pensees-barthelemy-1876/livre-11.txt, l. 91

En anglais

If any have offended against thee, consider first: What is my relation to men, and that we are made for one another; and in another respect I was made to be set over them, as a ram over the flock or a bull over the herd. But examine the matter from first principles, from this. If all things are not mere atoms, it is nature which orders all things: if this is so, the inferior things exist for the sake of the superior, and these for the sake of one another (ii. 1; ix. 39; v. 16; iii. 4).

Second, consider what kind of men they are at table, in bed, and so forth; and particularly, under what compulsions in respect of opinions they are; and as to their acts, consider with what pride they do what they do (viii. 14; ix. 34).

Third, that if men do rightly what they do, we ought not to be displeased: but if they do not right, it is plain that they do so involuntarily and in ignorance. For as every soul is unwillingly deprived of the truth, so also is it unwillingly deprived of the power of behaving to each man according to his deserts. Accordingly men are pained when they are called unjust, ungrateful, and greedy, and in a word wrong-doers to their neighbors (vii. 62, 63; ii. 1; vii. 26; viii. 29).

Fourth, consider that thou also doest many things wrong, and that thou art a man like others; and even if thou dost abstain from certain faults, still thou hast the disposition to commit them, though either through cowardice, or concern about reputation, or some such mean motive, thou dost abstain from such faults (i. 17).

Fifth, consider that thou dost not even understand whether men are doing wrong or not, for many things are done with a certain reference to circumstances. And in short, a man must learn a great deal to enable him to pass a correct judgment on another man's acts (ix. 38; iv. 51).

Sixth, consider when thou art much vexed or grieved, that man's life is only a moment, and after a short time we are all laid out dead (vii. 58; iv. 48).

Seventh, that it is not men's acts which disturb us, for those acts have their foundation in men's ruling principles, but it is our own opinions which disturb us. Take away these opinions then, and resolve to dismiss thy judgment about an act as if it were something grievous, and thy anger is gone. How then shall I take away these opinions? By reflecting that no wrongful act of another brings shame on thee: for unless that which is shameful is alone bad, thou also must of necessity do many things wrong, and become a robber and everything else (v. 25; vii. 16).

Eighth, consider how much more pain is brought on us by the anger and vexation caused by such acts than by the acts themselves, at which we are angry and vexed (iv. 39, 49; vii. 24).

Ninth, consider that a good disposition is invincible if it be genuine, and not an affected smile and acting a part. For what will the most violent man do to thee, if thou continuest to be of a kind disposition towards him, and if, as opportunity offers, thou gently admonishest him and calmly correctest his errors at the very time when he is trying to do thee harm, saying, Not so, my child: we are constituted by nature for something else: I shall certainly not be injured, but thou art injuring thyself, my child.—And show him with gentle tact and by general principles that this is so, and that even bees do not do as he does, nor any animals which are formed by nature to be gregarious. And thou must do this neither with any double meaning nor in the way of reproach, but affectionately and without any rancor in thy soul; and not as if thou wert lecturing him, nor yet that any bystander may admire, but either when he is alone, and if others are present ...

Remember these nine rules, as if thou hadst received them as a gift from the Muses, and begin at last to be a man while thou livest. But thou must equally avoid nattering men and being vexed at them, for both are unsocial and lead to harm. And let this truth be present to thee in the excitement of anger, that to be moved by passion is not manly, but that mildness and gentleness, as they are more agreeable to human nature, so also are they more manly; and he who possesses these qualities possesses strength, nerves, and courage, and not the man who is subject to fits of passion and discontent. For in the same degree in which a man's mind is nearer to freedom from all passion, in the same degree also is it nearer to strength: and as the sense of pain is a characteristic of weakness, so also is anger. For he who yields to pain and he who yields to anger, both are wounded and both submit.

But if thou wilt, receive also a tenth present from the leader of the Muses Apollo, and it is this,—that to expect bad men not to do wrong is madness, for he who expects this desires an impossibility. But to allow men to behave so to others, and to expect them not to do thee any wrong, is irrational and tyrannical.

George Long, 1862 · XI, 18

Source : Project Gutenberg · corpus/sources/marcus-aurelius-meditations-long-1862.txt, l. 6581

Comment citer

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— MARC AURÈLE · PENSÉES, XI, 18
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— PENSÉES XI, 18
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XI·18

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